Histoires de truffis et chroniques de taxis
Publié le 4 Octobre 2012
22h30, Samedi 29 Septembre, avenida circunvalación : je suis tranquillement assise sans ceinture dans un taxi qui est en train de faire une portion de la route à contre-sens, et le chauffeur me précise avec gentillesse « c’est plus court comme ça». Et là, dans un sourire, je me dis : voilà un mois et demi que je suis ici, et il est grand temps que je raconte ces petites choses si étranges pour une française, et qui font désormais parties de mon quotidien en Bolivie.
Dans ce département qui s’étend sur 55.631 km², j’ai eu beau tenter de reculer l’échéance au maximum, il y a eu un moment où j’ai été obligée de me lancer dans la folie des transports boliviens. Je dis « folie », mais j’aurai aussi bien pu choisir le mot « anarchie » qui m’est venu à l’esprit en premier, ou « système anarchique organisé » pour être au plus près de la vérité.
Le premier jour, j’ai évité de faire l’aventurière inconsciente, et j’ai opté pour un radio-taxi, c’est-à-dire un taxi faisant parti d’une entreprise, et non pas un taxi fantôme qui a collé l’étiquette « taxi Carlito » sur sa voiture personnelle. Non seulement c’est une garantie de sécurité, mais c’est aussi ceux qui sont en meilleurs états. Pour être plus précise, ce sont eux qui n’ont ni la tôle défoncée, ni un bruit suspicieux qui sort du pot d’échappement, ni un tuyau qui se ballade sur le siège arrière. Néanmoins, les radio-taxis n’ont pas de ceintures (ou du moins pas d’attaches), pas de compteurs et encore moins de GPS. Donc, comme vous pouvez l’imaginez, mes yeux bleus et mon teint pâle incitent les chauffeurs à doubler les prix. Je vais donc rapidement comprendre l’intérêt d’apprendre consciencieusement ma petit grille des prix, qui dépendent de la durée du trajet mais aussi du moment de la journée : entre 5BS et 20BS (soit 50cts et 2euros). De plus, je demande systématiquement le prix avant de monter dans la voiture, histoire de m’éviter les petites surprises à l’arrivée (mais en général, si je m’énerve en français - c’est plus impressionnant - à l’arrivée parce qu’ils me disent 20BS de plus, j’arrive à ôter mon costume de bonne poire).
Ensuite, comme leur métier ne l’indique pas, ils ne connaissent pas du tout le plan de la ville. Là, il est temps de vous faire le récit d’une de mes premières expériences… Pour me rendre au bureau de l’ONG, je décide de prendre un taxi en lui indiquant l’adresse précise et le nom de l’association. Au bout de 20 minutes, alors que nous venons de passer par le même endroit pour la 3ème fois, j’ose enfin demander au chauffeur s’il sait où on va. Et bien sûr, il ne sait pas. A partir de ce moment là, il s'engage dans une mission de recherche des plus élaboré : il demande de l'aide à la radio, dans la rue, aux vendeurs... Et moi, petite française perdue, je lui délivre enfin LA seule information que je connaissais à l’époque : au km4, derrière le Christ. En effet, le « Christo » (similaire à la fameuse statut de Rio de Janeiro) est un des endroits stratégiques de la ville (avec l’université, la plazza central, le théâtre Acha, l’Hôtel La Colonia…).
Diaporama
Et puis, un jour, alors que je me réveillai de bonne humeur sous un soleil éclatant, je pris cette décision courageuse: « aujourd’hui, je prends le truffi [à prononcer troufi] ». Le… quoi ? Le truffi, c’est le petit nom qu’on donne aux minibus qui sillonne la ville de jour comme de nuit, pour 1,70BS (quelque soit la longueur du trajet). En fonction de leur numéro, ils suivent un itinéraire précis.
Mais enfin, de temps en temps, ils nous réservent des petites surprises rigolotes : ils passent par un autre endroit, font des petites feintes ou oublient de passer par la rue où on voulait justement descendre. Surtout, ne m’imaginez pas en train d’attendre à un arrêt de bus: il faut héler le bus pour y rentrer et demander pour en sortir. Parfois, ils font un petit détour jusqu’au trottoir, mais il est aussi fort possible de se faire larguer en plein milieu d’une avenue, entre deux files de voiture. C’est sans doute le système de transport le plus utilisé par les habitants, mais c’est complètement suicidaire de le prendre pour faire de longues distances (il suffit pour cela de regarder le taux d’accident, le plus élevé de tout les modes de transport).
De fait, entre les grandes villes, on peut rencontrer de véritables bus (« flottas »), d’un confort tout à fait acceptable. Ce qui est intéressant, c’est quand il croise un autre bus ou un camion dans un virage ultra serré, sur une route suspendue à côté d’un ravin de 500 mètres. Comme tout être rationnel, les chauffeurs font une rapide évaluation de la situation : nous ne passerons pas en même temps, ou alors un des deux n’arrivera pas en vie de l’autre côté. Jusque là, rien de plus normal. Mais ensuite, et je ne peux toujours pas fournir d’explication car j’ai passé mon temps à répéter « mais qu’est-ce qu’ils font ? », ils décident de rester chacun à leur place. Un peu comme un enfant qui fait un caprice, notre chauffeur a décidé que non, ce n’est pas à lui de bouger (« je vois pas pourquoi ce serait à moi de le faire, c’est pas juste », blablabla). Là, nous avons donc la chance de regarder le paysage alentour pendant 10 à 30 minutes, jusqu’à ce que l’un des deux ait un sursaut d’intelligence ou de lucidité supérieur à l’autre.
Niveau code de la route, il y a des feux, des stops, des ronds-points avec priorité à droite et parfois même des passages piétons. MAIS, il semble être un code de la route facultatif : après tout, pourquoi attendre à un feu rouge si on a le temps de passer ? Et puis, pourquoi les piétons ne traversent pas en plein milieu de la route quand il n’y a personne ? Au début, j’ai eu de vraies sueurs froides, et je me répétai que jamais - mais alors jamais - je ne pourrai conduire ici. Aujourd’hui, je pense toujours la même chose mais j’arrête de me cramponner au dossier du siège toutes les 5 minutes.
Pour finir, le flux de circulation est tel en Amérique Latine qu’il existe un système d’alternance pour les voitures. Plus précisément, certains jours, seuls les véhicules dont le numéro de plaque commence par certains chiffres peuvent circuler, tandis que d’autres en ont l’interdiction. Dans le même esprit, il existe un « dia del peaton » national: LE jour où personne n’utilise sa voiture (sauf exceptions), sous peine d’amendes. Non seulement tout le monde le respecte, mais en plus, c’est un vrai bonheur de voir les gens sortir en vélos, à pieds ou en rollers.
Pour les plus curieux d’entre vous : un plein d’essence revient à 170BS en moyenne (ce qui fait 17 euros) pour les boliviens (c’est le double pour les étrangers). Enfin, j’ai pris la grande décision de prendre mon courage à deux mains et de prendre la voiture pour aller au centre ville demain. J’ai plus ou moins compris qu’il fallait taper le moteur pour faire démarrer la voiture, je pense arriver à saisir le système de la pédale cassée, et j’arriverai bien à me passer des rétroviseurs (après tout). Enfin voilà, demain, c’est décidé, je fais mon baptême d’automobile ! Mais nooon, je déconne (il faut au moins que j’aille au désert de sel avant de mourir) !
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