Inauguration d'une école à Putucuni

Publié le 12 Octobre 2012

Putucuni, ce mot quechua qui inspire la liberté, est le nom d’une communauté perdue dans la montagne, à 3500 mètres d’altitude, introuvable sur Google et non répertoriée par la société. Le Mardi 09 Octobre, j’ai la chance de partir à sa rencontre avec l’ONG où j’effectue mon stage : Mano a Mano Bolivia. Je vais assister à l’inauguration d’une école dans le lieu le plus pauvre et le plus isolé que je n’ai jamais vu. Ce Mardi 09 Octobre, j’ouvre les yeux sur une journée à priori banale, en ignorant que m’attendent aujourd’hui les moments les plus intenses et émouvants de toute mon existence. Ce jour-là, la vie m’a offert d’ancrer dans ma mémoire des dizaines de sourires sincères, de regards curieux et de paysages sublimes. Ce Mardi 09 Octobre, j’ai touché du doigt le bonheur à l'ombre de la pauvreté.

Inauguration d'une école à Putucuni

En raison d’un blocus prévu le lendemain à Cochabamba, nous décidons de partir la veille de l’inauguration, à 20h. La communauté se trouve au cœur des montagnes, là où les conditions climatiques sont difficiles, ce qui m’encourage à m’équiper en conséquence : chaussettes montantes, débardeur, sous-pull, polaire, veste polaire, bonnet, gants, écharpe et sac de couchage confort –5° C. Je traverse donc la ville en ayant l’air totalement ridicule, prête à partir au pôle nord, alors que j’habite dans la ville du « printemps éternel » (20° ambiants et soleil persistant). Je retrouve l’équipe de Mano a Mano au point de rendez-vous : mon amie Camille (que je ne présente plus), Daniel et Rourke (volontaires des EU), Duñia qui s’occupe de l’organisation du voyage, le docteur Sergio Segarra qui gère aussi la partie communication et Don Julio qui est l’homme à tout faire et dont je n’ai de cesse d’admirer le travail et la gentillesse (conducteur, mécano, maçon…). Les conditions de voyage sont idéales puisque pour la première fois depuis mon arrivée en Bolivie, je vais faire le trajet dans un 4x4 (et avec une ceinture, youyou !). Au bout de 2h30 de trajet, je comprends vite la nécessité de ce type de voiture : après avoir grimpé 200 mètres de dénivelé, nous redescendons sur l’autre flan de la montagne, sur un chemin de terre extrêmement sinueux, en très mauvais état et suspendu au dessus du vide. Tout le monde dort dans la voiture, mais nous (petites françaises émerveillées), nous restons éveillées. Nous avons juste le temps de nous rendre compte à quel point notre conducteur assure (et lui n’est ni au point mort, ni en train de téléphoner, ni en train de tester la vitesse maximale de la voiture dans les virages).

Inauguration d'une école à Putucuni
Inauguration d'une école à Putucuni

Aux alentours de minuit, je pose les pieds à Putucuni et je me retrouve la tête dans les étoiles. Au premier sens du terme d’abord, puisque un tapis d’étoiles s’étale sous nos yeux. Les conditions sont réunies pour nous offrir ce merveilleux spectacle : à 3500 mètres d’altitude, le ciel est dégagé, les lumières inexistantes et l’air pur et sans pollution. Pour prolonger la beauté de l’instant, nous décidons avec Camille de rester dehors quelques minutes, alors que les autres décident d’aller dormir. Inéluctablement, les quelques minutes se transforment en quelques dizaines. Certains ne comprendront sans doute pas, quelques uns me trouveront ridicule et d’autres diront que c’est un comportement typiquement féminin. Pour moi, c’est simplement l’occasion de me sentir vivante comme jamais, et d’être en communion avec ce qui nous entoure. Moi qui n’avais jamais vu d’étoile filante auparavant, j’en aperçois une, puis deux, puis trois, toutes aussi belles les unes que les autres. Autour de nous, rien que le silence et le bruit d’un fleuve lointain. Parfois, des éclairs lointains viennent illuminer le ciel. Et moi, si loin de mon pays, si petite et si jeune, je me suis rarement sentie aussi heureuse. Et c’est sans doute idiot, mais j’en ai les larmes aux yeux.

A 2h du matin, nous prenons enfin conscience du froid ambiant et nous nous décidons à aller dormir. Heureusement, saucissonnée dans mon sac de couchage, je me réchauffe assez vite. A 7h, je suis réveillée par le soleil et les bruits ambiants : j’émerge avec le sourire et nous allons prendre le petit-déjeuner avec toute l’équipe (hamburgers et café). Autour de nous, le paysage est magnifique : des dizaines de lamas occupent des cultures suspendues sur les flancs des montagnes, quelques rares « maisons » en tôle sont éparpillées ça et là, et le tout est éclairé par un soleil aveuglant.

 

Inauguration d'une école à Putucuni

Habituée à mes chères Pyrénées, je trouve néanmoins les montagnes très arides et très uniformes. Après une tentative pour nous approcher des lamas (en vain, ils sont craintifs et très orgueilleux), nous nous mettons au travail ! Au programme de la matinée : nettoyer les trois salles de classe, installer les pupitres, chaises, armoires et bureau, et finaliser les maisons pour les professeurs. Mano a Mano Bolivia a oeuvré pour construire une école avec trois salles, ainsi que deux appartements pour les professeurs et des toilettes/douches avec eau chaude. Très vite, une bonne ambiance s’installe : nous travaillons dans la bonne humeur et sous les regards curieux des « wawas » de Putucuni (« enfants » en Quechua) et des chollitas de la communauté.

Inauguration d'une école à Putucuni
Inauguration d'une école à Putucuni
Inauguration d'une école à Putucuni

C’est un tel plaisir de voir ce bâtiment neuf et ces classes lumineuses prendre vie : là, je me rends vraiment compte du travail accompli par Mano a Mano Bolivia. A quelques mètres seulement, s’effondre une sorte de grange basse, en tôle, dont les vitres sont cassées : il s’agit de l’ancienne école. Je prends conscience de tous les efforts accomplis pour permettre à ces enfants du bout du monde d’avoir une école à la hauteur de leurs espérances et de leurs besoins : le transport du matériel par ce chemin si dangereux, les heures de travail sous le soleil et le froid...

Une fois notre travail terminé, nous tentons d’approcher ces petits bambins qui ne cessent de nous regarder avec un air curieux et intéressé, et s’échappent en riant dès qu’on leur adresse la parole. Et puis, petit à petit, à force de sourires et de paroles, ils restent auprès de nous. Les grandes sont les premières à briser la glace : elles nous apprennent qu’elles savent parler l’espagnol, le Quechua et l’Aymara, et en profitent pour nous glisser quelques mots dans cette langue indigène. Les plus petits viennent se regrouper autour de nous et nous voilà bien entourées par ce petit monde. Alors qu’ils refusent de se faire prendre en photos au début, ils s’intéressent vite à l’objet : ils veulent se voir et prendre des photos. Chacun leur tour, ils prennent donc mon appareil pour essayer. Les photos sont mal cadrées, sombres et tremblantes, et pourtant, elles sont toutes d’une grande valeur.

 

Photos de l'école avant-après
Photos de l'école avant-après
Photos de l'école avant-après

Photos de l'école avant-après

Inauguration d'une école à Putucuni

L’inauguration commence à 12h30. Il s’agit d’une succession de discours, entrecoupés par des représentations de danse effectuées par les enfants. Avant de danser, les petites viennent nous montrer avec fierté leur costume et nous demandent de les prendre en photos. Durant son discours, le docteur Velasquez, président de l’ONG, insiste sur le devoir des communautés de garder le lieu en état et d’effectuer la maintenance régulièrement. J’apprendrai plus tard qu’il a visité la veille d’autres constructions avec des donateurs américains et qu’elles n’étaient pas maintenues en état. Ces mêmes donateurs sont présents à l’inauguration, mais garde une attitude bien distante par rapport à la communauté (jusqu’à demander aux enfants de se taire, alors que c’est leur école, leur journée).
Enfin, il est temps pour les enfants de prendre place dans leur nouvelle école. Encouragés par le docteur, ils se précipitent sur les chaises et m’offrent une image du bonheur que je n’avais pas vu depuis bien longtemps. Ils ont tous un sourire rayonnant et sincère. Par contre, vous n’aurez pas d’image de l’acte d’inauguration en lui-même, car un petit bout de chou me tient la main tellement fort que je n’ai aucune envie de la retirer pour tenir mon appareil photo. En sortant, ce n’est pas une, mais deux, puis trois petites filles qui veulent me tenir la main. Me voilà débordée et débordante de tendresse et d’affection.

Inauguration d'une école à Putucuni
Inauguration d'une école à Putucuni

Le moment du départ arrive bien trop vite. Nous voilà déjà en train de serrer la main aux enfants. Ici, pas de bisous ni de câlins, simplement une poignée de main échangée et des sourires et regards qui resteront des souvenirs éternels. Parfois, elles me touchent les cheveux, comme pour vérifier qu’ils sont comme les leurs, même s’ils sont clairs et beaucoup plus fins. De la curiosité, ces enfants en ont à revendre. Mais il ne s’agit pas de la curiosité déplacée qui m’a tend gênée à mon arrivée à Santa Cruz. La dernière image que j’aurai de cette journée ? Des petites filles en habits d’écolières qui courent après la voiture en nous appelant par nos prénoms, ces prénoms si différents qu’elles ont répétées toute la journée jusqu’à savoir les prononcer parfaitement. Des petites filles qui ont désormais le droit d’apprendre dans de bonnes conditions grâce à Mano a Mano Bolivia, tout en continuant de vivre le plus loin possible de la ville. Cette ville qui leur enlèverait vite leurs jolies tresses indiennes, leurs robes colorées et leurs chapeaux de cuir...

Sur le chemin du retour, je m’endors bien vite, malgré la route en mauvais état. J'emporte avec moi une offrande la communauté: un collier de patates. Pas très esthétique, ni léger, mais c'est un cadeau que l'on ne refuse pas (d'autant que les patates sont cultivées sur place). J’aurai pu finir ce récit sur cette note, mais vous me connaissez, il m’arrive toujours quelque chose dans mes aventures. Parfois un taxi ignorant, d’autres fois la perte de mes clés d’appartement ou encore une panne d’essence. Cette fois, j’ai attendu de croiser mon reflet dans un miroir pour me rendre compte que je m’étais consciencieusement préparée pour le froid, mais que j’avais oublié une chose : le soleil. Et à 3500 mètres d’altitude, ça ne pardonne pas : de blanche, ma peau est devenue rouge écarlate. Après tout, peut-être que ça suscitera moins de curiosité…

Rédigé par Adeline

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